par Christian Bardy
Les origines de la Confédération
L'Europe et le monde vers 1450
La Renaissance, arts et sciences
Les Grandes Découvertes
La Confédération (fin XVe - début XVIe)
La Réforme
L'Ancien Régime et les Lumières
Il existe un peuple qui n'est pas un peuple, des hommes qu'on ne peut pas nommer des hommes. mais bien plutôt bêtes sauvages. Il habite la vallée dont le nom doit être Schwytz; c'est de là que doit être taillé le peuple des Schwytzois. Ce peuple est endurci dans le mal jusqu'à la damnation, car Dieu lui-même l'a abandonné. Il est faux, méchant, plus méchant, très méchant. On le ménage afin qu'il ait à subir plus tard les plus grands maux. Il est mauvais parce qu'il prend ce qui ne lui appartient pas, aussi mérite-t-il de perdre même ce qui lui appartient Il fait des guerres féroces, est toujours assoiffé de sang, rejette le bien et fait tout le mal. Ce peuple cherche querelle au couvent d'Einsiedeln; ce sera la fin de ses succès. Il maltraite les gens et fait beaucoup de mal aux frères du couvent.( )
Ils enlèvent les ailes du maître-autel, et la plaque de tôle en forme de croissant tombe; on brise aussi les gonds des portes avec les clefs; les jointures de la porte tout entière sont arrachées et la serrure; les ossements des saints, qui étaient déposés dans les caveaux pour y reposer et qui sont vénérés par tous les croyants, ils osent sans respect les toucher de leurs mains souillées, les enlever de leur lieu de repos et les jeter à terre. 0 douleur, ô misère ! Ce peuple méchant, pervers, damné et tyrannique disperse les saints ossements, répand les reliques dans les couloirs, les foule aux pieds et dépose ces saints ossements sur le plancher... Ils répandent le pain dans lequel le véritable homme-Dieu est caché invisible et enlèvent les vases sacrés. Le soleil s'est levé plus tard que d'habitude, afin de ne pas être témoin de ces crimes, et a retenu ses coursiers d'un blanc de neige; la lune a voilé de nuages son beau disque, et les étoiles aussi se sont cachées pour ne pas être obligées de contempler ces actes de profanation affreux, impies et criminels. Ils volent ce qui peut leur être d'une utilité quelconque, et ils ne laissent sciemment derrière eux rien de précieux. Ils commettent des actes encore plus scandaleux, et l'on a honte de dire tout ce qui s'est passé. Après leurs actes insensés, ils boivent outre mesure de notre vin. Bientôt ivres de ce qu'ils ont bu, ils souillent le temple de Dieu de leurs propres ordures, et chacun lâche son urine ou paie le tribut de son ventre dans l'église, sans savoir que c'est un sanctuaire. Ils sont ainsi dénués de raison; le bon sens humain a fui d'eux, mais la flamme diabolique les pousse. lis brûlent d'une façon honteuse, dans leurs actes scandaleux, les cierges dont nous nous servions à l'autel.
Rodolphe de RADEGG
1) Comme l'esprit des hommes est de peu de force et durée, de sorte que l'on oublie facilement et rapidement les faits qui devraient demeurer longtemps et à jamais présents, il est opportun et nécessaire que l'on publie et fasse connaître, grâce à l'écriture et aux chartes, les décisions prises en vue de la paix, de la sécurité, des intérêts et de l'honneur de tous.
2) C'est pourquoi nous, les gens d'Uri, de Schwytz et d'Unterwald, annonçons et faisons savoir à tous ceux qui liront ou entendront lire cette charte que, pour nous assurer et garantir contre la dureté et la rigueur de l'époque, et pour que nous puissions mieux rester en paix et en grâce, et mieux protéger et conserver nos corps et nos biens, nous nous sommes engagés et liés ensemble pour toujours et à perpétuité par serments et promesses; c'est-à-dire que nous avons promis et juré, en vertu de nos serments et promesses, de nous porter aide et secours, de nos personnes et de nos biens, à nos frais, dans le pays comme au dehors, contre tous ceux et contre tout individu qui commettrait ou s'apprêterait à commettre envers nous ou envers l'un d'entre nous, une agression ou une injustice, que ce soit envers nos personnes ou envers nos biens. Et s'il survenait en outre à l'un de nous n'importe quel dommage, que ce soit dans sa personne ou dans ses biens, nous devons le secourir le mieux possible, de façon à ce qu'il obtienne réparation ou compensation, par arrangement à l'amiable ou selon le droit.
3) Par le même serment, nous nous sommes aussi engagés à ce qu'aucun de nos Pays, ni personne d'entre nous, ne s'inféode ou ne se soumette à un seigneur sans l'avis et le consentement des autres.
4) Toutefois, chacun, homme ou femme, doit s'acquitter des redevances normales auxquelles il est tenu envers le seigneur ou la seigneurie dont il dépend, à l'exception des ou du seigneur qui, avec leur armée, attaqueraient l'un des Pays ou voudraient lui imposer quelque chose d'injuste; envers ceux-ci ou celui-ci, toute redevance est suspendue aussi longtemps qu'ils n'ont pas repris avec les Pays des relations normales.
5) Nous sommes aussi convenus que ni un des Pays, ni un des Confédérés ne se liera à ceux du dehors sans prendre l'avis des autres Pays ou des autres Confédérés.
6) De même, et aussi longtemps que les Pays ne relèvent d'aucun seigneur, aucun de nous, Confédérés, ne doit entrer en pourparlers avec ceux du dehors sans l'avis et l'autorisation des autres Confédérés.
7) Si quelqu'un trahit ou livre l'un des Pays, ou s'il viole ou transgresse l'une des décisions susdites, il doit être tenu pour félon et parjure, et sa personne comme ses biens doivent être livrés aux Pays.
Ferme était l'armée des nobles, profond et large leur ordre de bataille; cela vexait les Confédérés. A un Winkelried, il dit : "Ha ! si vous voulez dédommager mes pauvres enfants et ma femme, je veux risquer une action téméraire.
"Fidèles, chers Confédérés, du même coup je perdrai ma vie; ils ont fermé leur front de bataille; le rompre, nous ne le pouvons. Ha ! je vais vous faire une brèche, c'est pourquoi à tout jamais veuillez en faire profiter ma race !"
Là-dessus, alerte, il empoigne une brassée de lances; pour les siens, il fait une route, et sa vie prend fin. Ha ! du lion il a le courage. Sa mort virile et vaillante a été un bien pour les quatre Waldstätten.
Bientôt alors ils commencent à briser l'ordre de bataille de la noblesse en frappant de taille et d'estoc. Que Dieu ait soin de son âme ! Ha ! s'iI n'avait fait cela, plus d'un pieux Confédéré aurait dû y laisser sa vie !
In : Eugène SECRETAN, Sempach et Winkelried.
Aucun prêtre étranger "établi dans la Confédération, dans les Villes ou les Pays" n'a le droit de citer un habitant des cantons devant un tribunal étranger, sauf pour des questions matrimoniales ou ecclésiastiques; celui qui y contreviendrait doit être mis en totale quarantaine par le canton où il vit et n'être protégé par personne jusqu'à ce qu'il ait retiré sa plainte.
Nous sommes également convenus à l'unanimité d'assurer la sécurité de toutes les routes passant sur le territoire de notre Confédération, depuis le pont écumant (au haut des Schoellenen) jusqu'à Zurich. N'importe qui, étranger ou indigène, hôte ou citoyen d'une Ville ou d'un Pays, quel que soit son titre, doit pouvoir voyager dans tous nos districts et territoires, et aussi dans ceux des gens qui dépendent de nous, sans danger aucun pour sa personne et ses biens, et nul ne doit l'inquiéter, l'arrêter ou lui causer un dommage. Et si quelqu'un le fait, il nous faut nous aider et nous entendre mutuellement pour l'obliger à faire toutes réparations et payer tous dédommagements que sa situation ou sa fortune permettent; sans aucune réserve.
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1456 |
1502 |
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Nombre de feux |
4020 |
3866 |
4078 |
7142 |
Nombre de pers./feu |
3,68 |
3,68 |
5,20 |
5,89 |
Population (estimation) |
14800 |
14225 |
20800 |
42000 |
In : G.Livet et R.Mousnier, Histoire générale de l'Europe (T.2), p.131
Voyez la face de la Chrétienté. L'Italie, dis-tu, est pacifiée, il est facile de porter les armes contre les étrangers lorsque la maison est calme ? Je ne sais ce qui est calme. Entre le roi d'Aragon et les Génois, il subsiste des traces de discorde. Ce ne sont pas les Génois qui feraient la guerre contre les Turcs, alors qu'on raconte qu'ils leur payent tribut. Les Vénitiens ont conclu un traité avec les Turcs. Et, bien qu'ils prétendent qu'ils consentiraient à des dépenses militaires pour notre foi, si les autres Chrétiens déclenchent la guerre contre les Turcs, qui remplirait cette promesse ? Il importerait maintenant d'appeler, de prier et d'exciter les Vénitiens afin qu'ils imitent les autres si leur paix avec les Turcs n'est pas trop ferme. Que feras-tu avec I'Italie, lorsque deux puissances navales, et les plus importantes, font défaut ? Bien que le roi d'Aragon, soit le plus puissant et ardent au bien commun, il n'entreprendra pas une guerre navale seul contre les Turcs. Tu n'ignores pas dans quel état se trouve la flotte du souverain pontife. L'autre aspect de la guerre fait dès lors défaut. Car, comme il est expédient d'attaquer les Turcs sur mer et sur terre, si les Italiens font défaut nous ne pouvons plus rien espérer d'une guerre maritime, et, si la guerre est menée sur terre, les Turcs concentreront des troupes innombrables en Grèce.
En Espagne, vous savez qu'il y a beaucoup de Rois divisés par la puissance, par le gouvernement, par la volonté et par l'opinion. Ce ne sont pas ceux qui gisent en Occident que l'on peut entraîner au septentrion. Il y en a qui chez eux sont occupés avec les habitants de Grenade.
Le roi de France, s'il a chassé l'ennemi de tout le royaume, a cependant des inquiétudes pour les rivages marins, il n'osera envoyer des chevaliers hors de ses frontières, car il craint les flottes venues d'Angleterre. Les Anglais n'ont d'autre dessein que de venger leur expulsion de France.
Les Ecossais, les Danois, les Suédois, les Norvégiens aux confins de la Terre ne se soucient pas de ce qui se passe hors de chez eux. Les Allemands divisés n'ont rien qui les unisse.
In : Aeneas Sylvius PICCOLOMINI, Opera omnia, epistolarum liber, lettre 127, p.657
Un disciple de Boccace rapporte l'anecdote suivante, recueillie de la bouche de Boccace, sur l'état des bibliothèques de son époque :
[Boccace] disait qu'étant en Apulie, attiré par la renommée du lieu, il se rendit au célèbre monastère du Mont-Cassin. Avide de voir la bibliothèque, dont il avait entendu vanter la richesse, il demanda humblement à un moine... de lui faire la grâce de la lui ouvrir. A quoi le moine lui répondit d'un ton bourru, en lui montrant une grande échelle. " Monte, elle est ouverte! "
Plein de joie, Boccace monta : un tel trésor n'avait ni porte, ni clé. Il entra et vit l'herbe folle pénétrant par les fenêtres, tous les bancs recouverts d'une épaisse couche de poussière. Stupéfait, il se mit à ouvrir et à dérouler livres et rouleaux; c'était là des ouvrages nombreux et divers d'auteurs antiques et étrangers. A certains on avait arraché des cahiers, à d'autres on avait coupé les marges des pages; sans nombre étaient les dégradations de ce genre. Finalement, affligé que les travaux et les recherches de tant d'esprits de génie fussent tombés entre les mains des plus stupides des hommes, il se retira triste jusqu'aux larmes.
Revenu dans le cloître, il demanda au premier moine venu pourquoi des livres aussi précieux avaient été ainsi mutilés. Celui-ci lui répondit que des moines, pour gagner deux ou cinq sous, [arrachaient] un cahier, le grattaient, et en faisaient de petits psautiers qu'ils vendaient aux enfants; de la même manière, avec les marges ils composaient des évangiles et des bréviaires, qu'ils vendaient aux femmes.
In : Benvenuti de IMOLA, Comentum super Dantis Aldigherii Comoediam, t.V, pp.301-302.
" J'ai le moyen de construire des ponts très légers, solides, robustes et d'un transport facile, pour poursuivre, et, au besoin mettre en déroute l'ennemi et d'autres plus solides qui résistent au feu et à l'assaut, aisés et faciles à enlever et à poser. Et des moyens de détruire et de brûler ceux de l'ennemi (...).
Si une place ne peut être réduite par le bombardement à cause de la hauteur de son glacis ou de sa forte position, j'ai les moyens de détruire toute citadelle ou autre place forte, dont les fondations ne posent pas sur le rocher (...).
J'ai aussi des méthodes pour faire des bombardes, très commodes et faciles à transporter, qui lancent de la pierraille quasi comme la tempête, causant grande terreur à l'ennemi par leur fumée et grand dommage et confusion (...).
Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze ou terre cuite; de même en peinture, mon oeuvre peut égaler celle de n'importe qui... "
Lettre de L. de Vinci à Ludovic le More (1482), citée dans B. Gille, Les Ingénieurs de la Renaissance, Seuil, Paris, 1970.
La ville de Quinsay a cent milles de tour ou à peu près Elle est située de telle manière qu'elle a d'un côté un lac et de l'autre un énorme fleuve qui entre par de multiples canaux à travers toute la ville... pénètre dans le lac, et de là coule à l'Océan. L'on peut aller à travers la ville par terre et par ces cours d'eau... Il y a douze mille ponts, de pierre pour la plupart... ; sous chacun de ces ponts... une grande et grosse nef peut aisément passer...
Sur chacune des places, trois fois la semaine, quarante à cinquante mille personnes viennent au marché...
Toutes les places, carrées, sont entourées de hautes maisons. En bas sont les boutiques où ils travaillent à toutes sortes de métiers...
En d'autres rues habitent les médecins et les astrologues, qui enseignent aussi à lire et à écrire;... le long des principales rues,...qui courent d'un bout à l'autre de la ville, sont de chaque côté des maisons, de très grands palais avec leurs jardins, et près d'eux les maisons des artisans... ; à toute heure, on rencontre des gens qui vont et viennent pour leurs affaires. A voir une pareille cohue, on croirait impossible qu'on puisse trouver des vivres en suffisance pour les nourrir...
Il y a maintes belles maisons dans la ville, et çà et là maintes grandes et hautes tours de pierre fine... : c'est là que les gens du voisinage apportent leurs biens pour qu'ils ne soient pas brûlés lorsque le feu prend dans la cité. Il y a six mille gardes qui protègent la ville du feu, car sachez que le feu y prend très souvent, parce qu'il y a beaucoup de maisons de bois...
Les hommes comme les femmes sont beaux et gracieux, et la plupart se vêtent toujours de soie, en raison de sa grande abondance, car elle se fabrique sur tout le territoire de Quinsay, outre les grandes quantités que les marchands y apportent continuellement d'autres provinces...
Sachez que les voies de cette cité sont bien pavées de pierres taillées et de briques cuites, de sorte que toute la ville est propre.
... Dans la rue principale, on voit toujours aller et venir de longues voitures couvertes, munies de rideaux et de coussins de soie où six personnes peuvent se tenir. Elles sont prises chaque jour par des hommes et des femmes pour leur agrément... En cette ville, il y a bien quatre mille bains artificiels. Ce sont des étuves,... les meilleurs et les plus grands qui soient au monde...
... En cette ville sont enregistrés 160 tomans de feux ou de familles, en comptant pour un feu la famille qui vit en une maison, c'est-à-dire 160 tomans de maisons... Le toman est de 10000, donc... sont en somme 1600 milliers de maisons, parmi lesquelles il y a grande quantité de palais. Il y a une église de Chrétiens nestoriens, une seule pour tant de gens. Tous ceux qui tiennent auberge et logent des voyageurs doivent inscrire les noms des personnes qu'ils ont abritées dans leur auberge et quel jour du mois elles y ont logé, si bien que, tout l'an, le Grand Khan peut savoir qui va et vient par toute sa terre. C'est bien là une chose qui convient à des hommes sages
In : Marco POLO, La description du monde, trad. par L.Hambis, pp.207-217.
Nous voyons en quelle haute estime le duc tenait tous les auteurs grecs et latins, religieux ou profanes. Lui seul eut envie de faire ce que personne n'avait fait depuis mille ans et plus, c'est-à-dire de créer la plus belle bibliothèque qui fût depuis l'Antiquité. Il n'épargna ni son temps ni ses efforts et lorsqu'il entendait parler d'un beau livre, qu'il fût en Italie ou ailleurs, il l'envoyait quérir.
Voilà maintenant plus de quatorze ans qu'il a commencé la bibliothèque [ ]. Il y a un grand nombre de livres grecs d'auteurs divers que, lorsqu'il ne pouvait les obtenir par un autre moyen, il faisait rechercher tant il désirait posséder tout ce qui se peut acquérir et dans toutes les langues [...].
Tous les livres en hébreu ne sont pas uniquement consacrés à l'Ecriture sainte; il y en a sur la médecine, la philosophie et sur toutes les connaissances, bref, [ ] tous les livres de cette bibliothèque sont de la plus grande beauté ; ils sont tous écrits à la plume, pas un n'est imprimé, cela afin de ne pas déparer l'ensemble.
Lettre de Vespasiano.
Toute leur vie était régie non par des lois, des statuts ou des règles, mais selon leur volonté et leur libre arbitre. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les obligeait à boire ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Et leur règlement se limitait à cette clause :
FAIS CE QUE TU VOUDRAS,
parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, conversant en bonne société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice. Quand ils sont affaiblis et asservis par une vile sujétion ou une contrainte, ils utilisent ce noble penchant, par lequel ils aspiraient librement à la vertu, pour se défaire du joug de la servitude et pour lui échapper, car nous entreprenons toujours ce qui est défendu et convoitons ce qu'on nous refuse.
Grâce à cette liberté, ils rivalisèrent d'efforts pour faire tous ce qu'ils voyaient plaire à un seul. Si l'un ou l'une d'entre eux disait : "buvons", tous buvaient ; si on disait : "jouons", tous jouaient ; si on disait : "allons nous ébattre aux champs", tous y allaient. Si c'était pour chasser au vol ou à courre les dames montées sur de belles haquenées, avec leur fier palefroi portaient chacune sur leur poing joliment ganté un épervier, un lanier, un émerillon, les hommes portaient les autres oiseaux.
Ils étaient si bien éduqués qu'il n'y avait aucun ou aucune d'entre eux qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments de musique, parler cinq ou six langues et s'en servir pour composer en vers aussi bien qu'en prose. Jamais on ne vit des chevaliers si preux, si nobles, si habiles à pied comme à cheval, si vigoureux, si vifs et maniant si bien toutes les armes, que ceux qui se trouvaient là. Jamais on ne vit des dames si élégantes, si mignonnes, moins désagréables, plus habiles de leurs doigts à tirer l'aiguille et à s'adonner à toute activité convenant à une femme noble et libre, que celles qui étaient là.
Pour ces raisons, quand le temps était venu pour un des membres de l'abbaye d'en sortir, soit à la demande de ses parents, soit pour d'autres motifs, il emmenait avec lui une des dames, celle qui l'avait choisi pour chevalier servant, et on les mariait ensemble. Et s'ils avaient bien vécu à Thélème dans le dévouement et l'amitié, ils cultivaient encore mieux ces vertus dans le mariage; leur amour mutuel était aussi fort à la fin de leurs jours qu'aux premiers temps de leurs noces.
In : François RABELAIS, Gargantua (1534) (transposition en français moderne de Guy Demerson)
Il est clair qu'un prince ne peut pas et ne doit pas respecter ses promesses si, ce faisant, il agit à son détriment ou si les raisons qui lui ont fait donner ces promesses ont disparu. Si tous les hommes étaient bons, un tel conseil serait injustifiable, mais puisque les hommes sont méchants et ne respectent pas les promesses qu'ils vous ont faites, pareillement vous n'avez pas à respecter celles que vous leur avez faites. Le prince ne manquera jamais de raisons légitimes pour justifier la rupture d'une promesse [ ] Vaut-il mieux être aimé que craint ou être craint qu'aimé ? Ma réponse est que le prince doit souhaiter être à la fois craint et aimé. Mais comme ce sont choses difficilement conciliables, je prétends que, s'il faut opter, il est plus souhaitable, de loin, d'être craint plutôt qu'être aimé.
In : MACHIAVEL, Le Prince (1516)
Pour en acquérir une connaissance juste et complète, j'ai disséqué plus de dix cadavres, en détruisant tous les autres éléments, en enlevant jusqu'aux plus petites particules de la chair qui entourait ces veines, sans autre saignement que celui, tout imperceptible, des veines capillaires. Un seul cadavre ne durait pas assez longtemps; il fallait procéder avec plusieurs, par degrés, pour arriver à une connaissance complète [...].
Malgré tout ton amour des recherches, tu peux en être éloigné par la nausée ; si elle ne t'en éloigne pas, par la peur de passer les heures de la nuit en compagnie de ces cadavres découpés, écorchés et horribles. Et si cela ne t'en éloigne pas, peut-être n'auras-tu pas le don graphique nécessaire pour l'interprétation figurée. Et si tu sais dessiner, peut-être te manquera-t-il la connaissance de la perspective ; et si tu l'as, le sens des exposés mathématiques et la méthode pour calculer les forces et l'énergie musculaire, ou peut-être est-ce la patience qui te manquera, et tu ne seras pas diligent.
In : Léonard de VINCI, Traité de la peinture, "De l'anatomie".
A la deuxième heure après minuit arrivés à terre*, ils virent des arbres très verts et beaucoup d'eau et des fruits de diverses espèces... Ils (=les habitants) vont nus (...). Certains se peignent le corps en brun... d'autres se peignent en blanc et d'autres en rouge vif. (...) Ils ne portent pas d'armes ni même ne les connaissent. Ils n'ont pas de fer; leurs sagaies sont des bâtons sans fer... Ils doivent être bons serviteurs et industrieux parce que je crois que très vite ils répètent tout ce que je leur ai dit. ( ) et je crois qu'aisément ils se feraient chrétiens, car il m'a paru qu'ils n'avaient aucune religion.
J'étais attentif et m'employai à savoir s'il y avait de l'or. Je vis que quelques-uns d'entre eux en portaient un petit morceau suspendu à un trou qu'ils ont au nez et, à force de signes, je pus comprendre qu'en allant au sud.(...) on allait là où était un roi qui possédait de grands vases d'or et en avait énormément.
Ensuite, je veux partir pour une autre île très grande, qui doit être Cipango si j'en crois les indications que me donnent les Indiens que j'emmène avec moi, laquelle ils nomment Colba ( ) et de cette île j'irai à une autre qu'ils appellent Bosio (...) et selon ce que je trouverai d'or ou d'épices, je déciderai de ce qu'il conviendra de faire. Mais encore je suis résolu d'aller à la terre ferme et à la cité de Guisay.
Cette nuit j'ai levé l'ancre... pour aller à l'île de Colba ( ). C'est bien là l'île de Cipango dont on conte des choses si merveilleuses et qui, sur les sphères que j'ai vues et sur les peintures des mappemondes, est située en ces parages.
In : Christophe COLOMB, Journal de bord (1492-1493).
*Sur une île des Bahamas Cipango : nom donné au Japon par Marco Polo Colba : Cuba Bosio : Haïti Guisay (ou Quinsay) : nom donné par Marco Polo à la ville chinoise de Hangzhou
16 décembreLes habitants d'Hispaniola (Haïti) ne possèdent pas d'armes et vont tout nus. Ils sont à ce point poltrons que 1000 d'entre eux n'oseraient pas attaquer trois de nos hommes. Ils sont aptes pour qu'on les commande et qu'on les fasse travailler. On pourra en faire des chrétiens instruits dans les bonnes coutumes de l'Espagne. In : Christophe COLOMB, Journal de bord (1492-1493). |
" En l'île espagnole (= Saint-Domingue) qui a été la première connue, nous avons dit, où arrivèrent les Espagnols, se commencèrent les grandes tueries et pertes de gens, ayant les Espagnols commencé à prendre femmes et enfants des Indiens pour s'en servir et en user mal; à manger leurs vivres acquis par leurs sueurs et travaux ne se contentant point de ce que les Indiens leur donnaient de bon gré, chacun selon sa faculté laquelle est toujours petite. Après beaucoup d'autres forces, violences et tourments, qu'ils leurs faisaient, les Indiens commencèrent à connaître que ces hommes-là ne pouvaient être venus du Ciel... Ce qui a donné sujet depuis ce temps-là aux Indiens à chercher des moyens pour jeter les Espagnols hors de leurs terres et se mirent en armes : mais quelles armes? si faibles et de si peu de défense que leurs guerres ne sont que jeux d'enfants qui jouent aux cannes ou roseaux. Les Espagnols avec leurs chevaux, leurs épées et lances commencèrent à faire des cruautés étranges. Ils entraient en villes, bourgs et villages, n'épargnaient ni les enfants, ni les hommes vieux. Ils faisaient des gageures à qui, d'un coup d'épée fendrait et ouvrirait un homme par le milieu ou qui plus habilement et plus dextrement d'un coup d'épée lui taillerait la tête ou qui lui ouvrirait mieux les entrailles d'un coup. Ils arrachaient les enfants de la mamelle de leurs mères et leur froissaient la tête contre les rochers; d'autres en jetaient dans les rivières se riant et moquant; et lorsqu'ils étaient en l'eau ils s'écriaient : " Remue-toi, corps de tel ! " De plus furieux passaient au fil de l'épée les mères et les enfants. Ils faisaient de certains gibets longs et bas, de manière que les pieds touchaient quasi à la terre, chacun pour 13, à l'honneur et révérence de notre Rédempteur et de ses 12 apôtres (comme ils disaient) et y mettant le feu brûlaient ainsi tout vifs ceux qui y étaient attachés. A d'autres à qui ils voulurent laisser la vie, ils leur coupèrent les mains à peu près et les laissant ainsi disaient : " Allez avec ces lettres porter les nouvelles à ceux qui se sont enfuis par les montagnes. " Ils pendaient communément les seigneurs et nobles de cette façon et faisaient certaines grilles de perches sur des fourchettes (= bâtons fourchus sur lesquels sont posées les grilles) et un petit feu dessous afin que peu à peu en donnant des cris et dans des tourments infinis ils rendissent l'esprit. J'ai vu les choses susdites et d'autres infinies et parce que ceux qui pouvaient fuir se cachaient dedans les montagnes, fuyant ces hommes inhumains dépouillés de toute pitié: ils apprenaient à des chiens de mettre en pièces un Indien à la première vue. Ces chiens faisaient de grands carnages et parce que quelquefois les Indiens en tuaient quelques-uns, les Espagnols firent une loi entre eux, que pour un Espagnol tué, ils feraient mourir 100 Indiens. In : Barthélémy de LAS CASAS, Histoire des Indes occidentales |
L'accroissement plus notable qui a fait cette ville (Anvers) si riche et si fameuse commença environ l'an mil cinq cent trois et quatre, lorsque les Portugais, ayant peu auparavant avec navigation merveilleuse occupé Calicut et accordé avec le roi du pays, commencèrent de conduire épiceries et drogues des Indes en Portugal et de là aux foires en cette ville d'Anvers, lesquelles épiceries et drogues devaient auparavant aller par la mer Rouge à Barut (Beyrouth) et en Alexandrie et de là conduites par les Vénitiens à Venise qui, par l'Italie, par la France, par Allemagne et par autres provinces chrétiennes les épandaient.
In : GUICHARDIN, Description des Pays-Bas (1567)
En arrivant à la grande place de Mexico, nous tombâmes en admiration devant l'immense quantité de monde et de marchandises qui s'y trouvait, non moins qu'à l'aspect de l'ordre et bonne réglementation que l'on y observait en toutes choses. Chaque sorte de marchandises était à part dans les locaux qui lui étaient assignés. Commençons par les marchands d'or, d'argent, de pierres précieuses, de plumes, d'étoffes, de broderies et autres produits. Puis les esclaves, hommes et femmes, dont il y avait une telle quantité à vendre qu'on pouvait les comparer à ceux que les Portugais amènent de Guinée... D'autres marchands se trouvaient là, vendaient des étoffes ordinaires en coton, ainsi que divers ouvrages en fil tordu; on y voyait aussi des marchands de cacao...il y avait encore le département de la poterie, faite de mille façons, depuis les jarres d'une taille gigantesque jusqu'aux plus petits pots...
( ) Arrivés au haut du temple, nous vîmes une petite plate-forme dont le milieu était occupé par un échafaudage sur lequel s'élevaient de grandes pierres; c'était sur elles que l'on étendait les pauvres Indiens qui devaient être sacrifiés. Là se voyait une énorme masse représentant une sorte de dragon et d'autres méchantes figures. Autour de cet ensemble, beaucoup de sang avait été répandu ce jour-là même
( ) Cortès et ses compagnons aperçoivent dans une salle deux statues de divinités. Le visage de la première " était très large, les yeux énormes et épouvantables; tout son corps, y compris la tête, était recouvert de pierreries, d'or, de perles grosses et petites adhérant à la divinité au moyen d'une colle faite avec des racines farineuses. Le corps était ceint de grands serpents fabriqués avec de l'or et des pierres précieuses; d'une main, il tenait un arc et de l'autre, des flèches... Non loin se voyaient des cassolettes contenant de l'encens fait avec le copal; trois coeurs d'Indiens sacrifiés ce jour-là même y brûlaient et continuaient avec l'encens le sacrifice qui venait d'avoir lieu. Les murs et le parquet de cet oratoire étaient à ce point baignés par le sang qui s'y figeait qu'il s'en exhalait une odeur repoussante..."
( ) Castillo décrit ainsi la seconde idole " ...sa figure ressemblait au museau d'un ours, et ses yeux reluisants étaient faits de miroirs... ; son corps était couvert de riches pierreries, de la même manière que Huichilobos, car on les disait frères... Autour de lui, il y avait sur les murs une telle couche de sang et le sol en était baigné à ce point que les abattoirs de Castille n'exhalent pas une pareille puanteur... "
In : Bernal DIAZ DEL CASTILLO, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne
Le gouverneur (= Pizarre) rentra dans sa maison avec son prisonnier, Atahualpa (= chef inca), dépouillé de ses vêtements que les Espagnols avaient déchirés en le tirant de la litière. C'était une chose merveilleuse de penser qu'un si grand seigneur avait été pris en si peu de temps, alors qu'il était venu avec tant de forces. Le gouverneur demanda qu'on lui apporte des vêtements et, quand Atahualpa se fut habillé, il le fit asseoir près de lui. Sa rage tomba et il cessa de s'agiter quand il vit qu'il avait perdu en si peu de temps un tel Etat.
Parmi de nombreuses choses, le gouverneur lui dit : "Ne prenez pas comme une insulte d'avoir été battu et d'être prisonnier, car avec les chrétiens qui sont venus avec moi, bien que nous ne soyons pas nombreux, j'ai conquis des royaumes plus grands que le vôtre et j'ai battu des seigneurs plus puissants que vous en leur imposant la domination de l'empereur dont je suis le vassal, roi d'Espagne et de l'univers. Nous sommes venus conquérir cette terre sur son ordre pour que vous puissiez connaître Dieu et la Sainte foi catholique. Et parce que notre but était bon, Dieu, le Créateur du ciel et de la terre et de toutes les choses, nous a permis cela, afin que vous puissiez le connaître, et sortir de la vie bestiale et diabolique que vous menez ..."
In : François XERES, La conquête du Pérou.
Samuel Braun, chirurgien bâlois amateur de voyages, décrit ainsi la côte du Cameroun :
( ) Les indigènes sont tellement dépourvus qu'ils n'ont rien à échanger contre les marchandises européennes, sauf une sorte de petite pierre, qu'ils appellent accarin et qu'ils prétendaient nous faire accepter comme une variété de pierre précieuse. Cette pierre croît dans la mer, le long des falaises et des écueils, comme le corail. Si on la regarde de loin, elle paraît brillante et d'une couleur bleu ciel, mais si on l'examine de près, on s'aperçoit facilement qu'elle est transparente et d'une nuance verdâtre. En échange de ces pierres, qu'elles soient précieuses ou non, les Africains ne demandent qu'une grande quantité de ces petits coquillages qui servent de monnaie. Transportées en Guinée (Côte de l'Or), ces pierres bleuâtres se vendent fort cher et sont évaluées littéralement à leur poids d'or.
Il se fait parmi eux une autre sorte de commerce, commerce non d'objets inanimés, mais d'êtres humains. Il s'en vend en ces lieux un grand nombre d'individus de tout âge et de tout sexe faits prisonniers au cours d'expéditions en territoire ennemi. Et ils ne coûtent pas bien cher : on peut acheter n'importe quel esclave pour deux ou trois mesures de vin d'Espagne, ou pour, deux poignées de cauris (= coquillage du groupe des porcelaines, servant de monnaie). Les infortunés qui sont ainsi vendus suivent leur acquéreur parfois à des milliers de miles et sont revendus cent fois plus cher, au grand bénéfice des esclavagistes qui les ont enlevés à leur pays; on en a vu qui ont été ainsi revendus pour mille ducats.
In : Mémoires de l'Afrique, p.312
"Les gens de Juda [au Bénin] s'attachent si fort au négoce d'esclaves qu'ils peuvent en fournir mille tous les mois.
Quand les esclaves sont arrivés à Juda, on les met tous ensemble dans une prison, et lorsque nous voulons les acheter on nous les amène dans une grande place, où après qu'ils ont été mis tout nus sans distinction de sexe, ils sont visités jusqu'au moindre de leurs membres par nos chirurgiens. On met à part ceux qui ont été trouvés en bon état, et pour ceux à qui il manque quelque chose, ils sont mis parmi les impotents qu'on appelle ici macrons; comme par exemple ceux qui ont plus de 35 ans, ceux qui sont estropiés aux bras ou aux jambes, ceux qui ont perdu une dent.
Cependant il y, a au feu un fer avec les armes ou le nom de la compagnie, et on applique ce fer chaud sur la poitrine de ceux que l'on a choisis.
Nous ne sommes pas longtemps à faire marché de ces esclaves, le prix en est réglé, et les femmes valent un quart ou un cinquième moins que les hommes..."
In : W. Bosman (négrier hollandais), Voyage de Guinée (1705)
Quand ledit seigneur Roi (=Louis XI) voudra nous demander tel secours (=aide militaire contre la Bourgogne), il fera tenir dans l'une des villes de Zurich, Berne ou Lucerne la paie d'un mois pour chaque soldat de la levée qui lui sera accordée, et pour les deux autres mois suivants en la cité de Genève ou [dans un] autre lieu qui nous sera commode, à notre choix et volonté.
Du jour que les nôtres seront sortis de leurs maisons, commencera la paie desdits trois mois; ils jouiront de toutes les franchises, immunités et privilèges dont jouissent les sujets du Roi. Et si, en quelque temps que ce soit, nous requérions ledit seigneur Roi de nous prêter secours en nos guerres contre le duc de Bourgogne, et que pour autres siennes guerres il ne pût nous secourir, dès lors, afin de pouvoir soutenir nos dites guerres, ledit seigneur Roi nous fera délivrer en sa ville de Lyon, tant et si longuement que nous les continuerions à main armée, la somme de vingt mille florins de Rhin, par quartier, sans préjudice de la somme ci-dessus mentionnée.
In : Michel SALAMIN, Documents d'Histoire suisse (1240-1516)
Maximilien de Habsbourg, empereur du SERG, dénonce à ses sujets, en 1487, l'agressivité des Confédérés. Il commence par rappeler que la Confédération s'est formée de manière illégitime avant d'évoquer d'autres arguments.
Nous et nos ancêtres d'heureuse mémoire avons jusqu'ici souffert tous ces désordres patiemment et en silence, sans rien entreprendre par la force, espérant toujours remède du temps et de notre bonté. Mais eux, par la permission divine et pour la peine de nos péchés, profitant de la division des Electeurs, Princes et Etats du Saint Empire, se sont toujours plus endurcis dans leur obstination; en sorte qu'ils ont sans cesse suscité des embarras infinis au gouvernement des rois et des princes qui se sont opposés à leurs iniquités
Et encore que ce soit assez de crimes, les susdits Confédérés ne se sont pas encore contentés de leur conjuration infâme et monstrueuse, ni de leur conduite impie et non chrétienne, mais aujourd'hui, tramant nouveaux complots, ils veulent mettre le pied plus avant dans le Saint Empire et détruire la nation allemande ( ). En outre, ils ont astucieusement mis en rébellion et fait entrer dans leur ligue néfaste une notable partie de l'Empire, savoir ceux des Grisons, qui en dépendent immédiatement, et qui, servant en toutes choses les desseins des Confédérés, ont provoqué et commencé ladite guerre. ( )
Ce serait donc chose à jamais déplorable et honteuse, qu'on laissât plus longtemps tranquilles, et sans leur infliger la peine qu'ils méritent, ces méchants rustres, qui n'ont ni vertu, ni sang noble, ni modération, mais chez lesquels on ne trouve que débauche, mauvaise foi, haine de la nation allemande et mépris de toute autorité légitime et naturelle, dont ils se sont, comme il est dit plus haut, criminellement défaits; l'honneur de notre sainte foi, du Saint Empire et de la nation allemande, exige le châtiment de ces rebelles. Mais dans l'espoir qu'il y en a peut-être parmi eux beaucoup dont les pieux ancêtres eussent volontiers répandu leur sang et perdu corps et biens pour le salut du Saint Empire et de leurs maîtres naturels, et n'ont été engagés dans cette ligue injuste que par des artifices et mensonges odieux. Pour cette raison, après que nous aurons brisé leur orgueil, nous userons de clémence envers eux, et les punirons comme des chrétiens en qui subsiste encore quelque fond de piété et d'honneur, capables de reconnaître et regretter leurs injustices, de renoncer à leur serment impie et de rentrer sous l'obéissance; joint que nous savons que maint Confédéré s'afflige encore en son coeur de toutes ces rébellions et criminelles entreprises.
In : Michel SALAMIN, Documents d'Histoire suisse (1240-1516)
Je (= Nicolas de Flüe) veux vous donner conseil dans toute la sincérité de mon coeur, et je vous parle comme Dieu m'inspire de vous parler. Je vous souhaite beaucoup de bien, et, si j'étais capable de vous en faire un peu, je voudrais que mes paroles vous portassent à la paix. Mes bons amis, vous voilà divisés, et dans quel moment ? après que Dieu vous a fait triompher dans trois grandes batailles! Vous avez donc oublié la main puissante qui vous a donné la victoire ? Si Dieu n'avait pas été avec vous à Grandson, à Morat, à Nancy, pensez-vous que vous auriez battu les Bourguignons ?
0 chers Confédérés! traitez vos affaires avec de bons sentiments, car un bien en amène un autre. Songez que c'est à une constante union que vous et vos pères devez votre prospérité! Maintenant que, grâce à la concorde qui régnait parmi vous, Dieu vous a accordé de si belles victoires, voudriez-vous, par jalousie et par cupidité pour un partage de butin, vous séparer et vous perdre réciproquement ?
Gardez-vous bien de toute discussion, de toute défiance; en Dieu on doit toujours trouver la paix! Dieu qui est la paix même n'est sujet à aucun changement; mais la discorde est sujette au changement et elle détruit tout.
C'est pourquoi je vous conjure, chers Confédérés des campagnes; recevez dans votre alliance les deux bonnes villes de Fribourg et de Soleure; elles vous ont prêté un fidèle secours dans le danger; elles ont souffert avec vous dans la bonne et dans la mauvaise fortune, elles ont beaucoup perdu pour votre cause.
Je ne veux pas seulement vous exhorter et vous conseiller, mais je vous supplie instamment, parce que je sais que c'est la volonté de Dieu.
Il viendra un temps où vous aurez un bien grand besoin de son secours et de son appui. Et vous, Confédérés des villes, renoncez à ces droits de garantie, que vous avez établis avec ces deux villes, car ils sont une cause de discorde. N'étendez pas trop loin le cercle de la Confédération, afin de maintenir d'autant mieux la paix et l'unité et de jouir en repos de votre liberté si chèrement achetée.
Ne vous chargez pas de trop d'affaires à l'extérieur, et ne vous alliez pas à des puissances étrangères.
N'acceptez, chers Confédérés, ni présents, ni subsides d'argent, afin de ne point paraître avoir vendu votre patrie pour de l'or, afin que la jalousie et l'égoïsme ne germent point parmi vous et n'empoisonnent pas vos curs.
Conservez dans toutes vos relations votre équité naturelle, partagez le butin selon les services; les terres conquises, d'après les localités. Ne vous laissez jamais entraîner à des guerres injustes par espoir de pillage; vivez en paix et en bonne intelligence avec vos voisins. S'ils vous attaquent, défendez vaillamment la patrie et combattez en hommes de cur.
Pratiquez la justice à l'intérieur et aimez-vous les uns les autres, comme des alliés chrétiens. Ne vous immiscez pas dans des querelles étrangères, ne vous montrez redoutables qu'à ceux qui tenteraient de vous opprimer; surtout, évitez les discussions.
Chers Confédérés, je ne veux pas quitter Stans, sans que vous vous serriez la main, comme de bons Suisses, en signe de réconciliation. Que Dieu, le tout-puissant, vous bénisse, qu'il protège vos villes et vos champs, qu'il vous soit toujours propice, comme il le fut jusqu'à ce jour et qu'il soit avec vous pendant toute l'Eternité.
In : Michel SALAMIN, Documents d'Histoire suisse (1240-1516)
Huitièmement, afin que toute bonne volonté, union, ferme paix et amitié puissent tant mieux être observées, nulles desdites parties n'en endurera, ni souffrira les ennemis de l'autre aucunement sur ses terres, pays et seigneuries, et ne leur octroyera aucun passage; nous ledit seigneur roi ( roi de France) ne devons aussi souffrir ni consentir qu'aucun de nos sujets, gens d'armes ou de pied aillent à l'encontre desdits sieurs des Ligues (=cantons), leurs confédérés, sujets, pays et seigneuries d'eux-mêmes, ou vers d'autres princes, seigneurs et communautés qui les voudraient mener contre le pays desdits sieurs des Ligues, et, le cas avenant, [il] y doit être pourvu diligemment sur peine de corps et de biens; et si quelques-uns transgressaient ceci, iceux seront rappelés en leurs maisons, et seront punis selon leurs démérites. Au semblable, nous desdites Ligues ne devons en nulle manière, nous-mêmes, ni nos sujets, consentir ni souffrir aller au service des princes, seigneurs et communautés qui voudraient prétendre et endommager ledit seigneur roi en son royaume de France, en son duché de Milan, seigneurie de Gênes, comté d'Asti, ou en d'autres ses terres et pays de deçà ou de delà les monts, et singulièrement y pourvoir et faire défenses sur peine de corps et de biens, et si quelques-uns transgressaient telles défenses, [ils] seront rappelés et punis selon leurs démérites; et par ainsi ne doivent lesdites deux parties aider l'un à l'autre sans être requis, mais l'ont remis à la bonne foi de chacune d'icelles. ( )
Dixièmement, pour singulière et parfaite amitié que nous ledit seigneur roi portons auxdits sieurs des Ligues, [nous] voulons et devons leur donner libéralement, à savoir : aux treize cantons, à un chacun, particulièrement aussi au pays de Valais, deux mille francs, et les leur faire délivrer annuellement en la ville de Lyon, au jour de Notre-Dame de Chandeleur, commençant à la prochaine venant, et toujours en suivant au même jour. Et quant aux Grisons, nous voulons qu'ils soient entretenus en la manière qu'ils étaient par feu de noble récordation le roi Louis XII.
In : Michel SALAMIN, Documents d'Histoire suisse (1240-1516)
Comment peut-on supporter que nul ne devient clerc, sinon à prix d'argent, que les mains ne sont imposées à celui qui demande la grâce des sacrements s'il ne délivre avant certain argent ? (...)
De nombreux évêques ne sont jamais entrés dans leur ville, n'ont vu leur église, ni visité leur diocèse (...) je les appelle mercenaires étrangers, parce qu'ils ne recherchent pas le salut des fidèles, mais seulement de nouveaux revenus. Les papes se sont élevés par dessus les autres évêques par désir de dominer, et voyant que les revenus de l'évêché de Rome n'étaient pas assez grands pour la magnificence de leur état qu'ils ont élevé plus haut que celui des empereurs, rois et princes, ils se sont attribué les droits et bénéfices de toutes les Eglises vacantes, et par ce moyen, ont fait un amas infini d'or et d'argent. ( )
Quant aux cardinaux, ils ont le coeur si fier les paroles si arrogantes, les gestes si insolents que si un imagier voulait représenter une figure d'orgueil, il ne le pourrait mieux faire qu'en mettant devant les yeux l'image d'un cardinal ( ); ils méprisent les évêques comme leurs inférieurs, et même, il s'en faut qu'ils ne s'égalent aux rois. Mais à part leur vanité, qui pourra exprimer l'horrible gouffre de leur convoitise et la rage avec laquelle ils tiennent tant de bénéfices ecclésiastiques? Il n'est question d'en tenir deux au trois, dix ou vingt, mais cent ou deux cents, quelquefois quatre ou cinq cents : non maigres ou petits, mais des meilleurs et des plus gras (...)
In : Nicolas de Clamanges, chanoine de la cathédrale de Langres en Bourgogne (début XVe).
Mais en vérité, depuis longtemps, les souverains pontifes, les cardinaux, les évêques, rivalisent délibérément avec les habitudes des princes et en sont presque à les dépasser. [...] Et ils ne se souviennent même plus de leur nom, de ce que signifie le mot d'évêque, c'est-à-dire travail, vigilance, sollicitude. Mais pour attraper l'argent du troupeau, ils font parfaitement les " évêques " : ils surveillent'. Il en serait de même si les cardinaux pensaient qu'ils sont les successeurs des apôtres, qu'on exige d'eux la vie dont ils donnèrent l'exemple et qu'ils sont non pas les possesseurs mais les dispensateurs des biens spirituels dont ils auront bientôt à rendre un compte très exact [...]. Quant aux souverains pontifes qui sont les vicaires du Christ, s'ils s'efforçaient d'imiter sa vie, c'est-à-dire sa pauvreté, ses travaux, sa doctrine, sa croix, son mépris de la vie, s'ils réfléchissaient seulement à leur nom de pape, autrement dit de père, ou à leur surnom de " très saint ", qu'y aurait-il sur terre de plus malheureux ?
In : Erasme, Eloge de la folie, 1511.
1. jeu de mots sur évêque, dérivé du grec épiscopos (=surveillant)
Pourquoi le pape, dont le sac est aujourd'hui plus gros que celui des plus gros richards, n'édifie-t-il pas au moins cette basilique de Saint-Pierre de ses propres deniers, plutôt qu'avec l'argent des pauvres fidèles ? Les indulgences, dont les prédicateurs prônent à grand cri les mérites, n'en ont qu'un : celui de rapporter de l'argent.
Ils seront éternellement damnés ceux qui enseignent et ceux qui pensent que des lettres d'indulgences leur assurent le salut.
Tout chrétien vraiment contrit a droit à la rémission plénière de la peine et du péché, même sans lettres d'indulgences. Il faut enseigner aux chrétiens que celui qui donne aux pauvres ou prête aux nécessiteux fait mieux que s'il achetait des indulgences.
Martin Luther, 31 octobre 1517.
Si nous croyons, en effet, que Dieu sait tout et ordonne tout par avance, et qu'il ne peut faillir ni se laisser arrêter par rien dans sa présence et sa prédestination ; si donc nous croyons que rien n'arrive sans sa volonté, [ ], il ne peut y avoir de libre arbitre chez l'homme, ni chez l'ange, ni chez aucune créature. De même, si nous croyons que Satan est le prince de ce monde et qu'il combat le règne du Christ de toutes ses forces et de toute sa ruse, retenant les hommes captifs aussi longtemps que l'esprit de Dieu ne les lui arrache, il est encore une fois très évident que le libre arbitre ne peut exister.
In : Luther, De servo arbitrio, 1525.
Par ce que le fondement de croire, comme dit Saint Paul, est la Parole de Dieu, nous croyons que le Dieu vivant est manifesté en sa foi et par ses prophètes, et finalement en l'Evangile, et y a rendu témoignage de sa volonté autant qu'il est expédient pour le salut des hommes. Aussi nous tenons les livres de la sainte Ecriture de l'Ancien et du Nouveau Testament comme la somme de la seule vérité infaillible procédée de Dieu, à laquelle il n'est pas permis de contredire. Même parce que là est contenue la règle parfaite de toute sagesse, nous croyons qu'il n'est licite d'y rien ajouter ni diminuer, mais qu'il faut acquiescer en tout et partout. Et comme cette doctrine ne prend son autorité ni des hommes ni des anges, mais de Dieu seul, nous croyons - car c'est chose surmontant tous nos sens humains de discerner que c'est Dieu qui parle - que c'est Dieu seul qui donne la certitude de cette doctrine à ses élus et la scelle dans leurs coeurs par son Esprit.
In : Jean CALVIN, Confession de foi (1559)
On vous fait assavoir à toutes manières de gens que un chacun soit tenu de venir les dimanches ouïr la parole de Dieu et les autres jours qu'ils pourront vaquer, et icelle dévotement écouter et selon icelle se régir, et ce sus la peine d'être repris par justice.
Item, que nul ne doive jurer ni blasphémer le nom de Dieu, et ce sus la peine la première fois baiser terre, la seconde baiser terre et trois sous, et la tierce d'être mis en prison trois jours.
Item, que personne n'ait à jouer à or ni argent, en sorte que ce soit sus la peine de cinq sous, pour une chacune fois.
Item, que personne n'ait à jouer à point de jeux cependant que l'on prêchera le sermon sonné à la grosse cloche, sus la peine de soixante sous.
Item, que tous hôtes et hôtesses n'aient à donner à manger ni à boire à personnes quelconques cependant que l'on prêchera le dimanche, ni passé neuf heures de nuit, sinon qu'ils soient étrangers.
Item, que personne n'ait à aller par la ville passé neuf heures sans chandelle, sus peine d'être mis en prison vingt-quatre heures.
Item, que tous chefs de maison aient à faire mandement à leurs serviteurs et servantes d'aller au sermon les dimanches matin.
Item, que personne n'ait à danser à point de danses, sinon aux noces, ne chanter chansons déshonnêtes, ni se déguiser, ne faire masques ni mômeries, et ce sus la peine de soixante sous, et d'être mis en prison trois jours au pain et à l'eau pour un chacun faisant du contraire.
Item, que un chacun soit tenu de révéler à messieurs, ceux ou celles qu'on aura trouvés délinquants aux articles susdits en tout ou en partie.
In : Jean CALVIN, Ordonnance du 25 février 1539.
Evêques, archevêques, primats et autres préposés à la conduite des églises, (...) seront tenus et obligés de prêcher eux-mêmes le saint Evangile de Jésus-Christ. En cas de légitime empêchement, ils mettront en leurs places des personnes capables de s'acquitter utilement, pour le salut des âmes, de cet emploi de prédication. Si quelqu'un méprise cette obligation, qu'il soit soumis à un châtiment rigoureux. (...) Les archiprêtres aussi, les curés et tous ceux qui ont obtenu, de quelque manière que ce soit, des églises paroissiales ou autres ayant charge d'âmes, auront soin, du moins les dimanches et fêtes solennelles, de pourvoir, par eux-mêmes ou par d'autres personnes capables, s'ils en sont légitimement empêchés, à la nourriture spirituelle des peuples qui leur sont commis, selon leur talent et la capacité de leurs auteurs.
Décisions du Concile de Trente, cité par J. Delumeau, in : Le catholicisme entre Luther et Voltaire.
Exécutons ce qui nous est commandé avec promptitude, avec consentement d'esprit, avec persévérance. Persuadons-nous que tout est juste quand le Supérieur l'ordonne; par une sorte d'obéissance aveugle, rejetons toute idée, tout sentiment contraires à ses ordres, toutes les fois qu'on ne pourra, selon ce qui a été dit, y apercevoir quelque péché, et que chacun se persuade que ceux qui vivent dans l'obéissance doivent se laisser mener et conduire à la volonté de la divine Providence par l'entremise de leurs Supérieurs, comme un cadavre qui se laisse tourner et manier en tous sens, ou comme un bâton qui sert partout et à toute fin au vieillard qui le tient à la main. Car celui qui obéit ainsi [ ] répondra mieux à la volonté de Dieu de cette manière qu'en suivant sa propre volonté et son propre jugement.
In :Ignace de Loyola, Les Constitutions de la Compagnie de Jésus.
ART. 6 - Avons permis et permettrons à ceux de ladite Religion Prétendue Réformée, vivre et demeurer par toutes les villes et lieux de notre Royaume et Pays de notre obéissance, sans être vexés, molestés ni astreintes à faire chose pour le fait de la religion contre leur conscience, ni pour raison d'icelle être recherchés ès maisons et lieux où ils voudront habiter. [...]
ART. 7 - Nous avons aussi permis à tous seigneurs, gentilhommes et autres personnes, faisant profession de la Religion Prétendue Réformée, avoir en leurs maisons l'exercice de ladite Religion tant qu'ils y seront résidents et, en leur absence, leurs femmes ou bien leurs familles. [...]
ART. 11 - En chacun des anciens bailliages, sénéchaussées et gouvernements, nous ordonnons qu'ès faubourgs d'une ville outre celles qui leur ont été accordées par ledit Edit, l'exercice de ladite Religion Prétendue Réformée se pourra faire publiquement pour tous ceux qui y voudront aller.
ART. 30 - Afin que la justice soit rendue et administrée à nos sujets, sans aucune suspicion, haine ou faveur, comme étant un des principaux moyens pour les maintenir en paix et concorde, nous avons ordonné et ordonnons qu'en notre cour de parlement de Paris sera établie une chambre composée d'un président et seize conseillers, savoir : un président et dix conseillers catholiques, qui seront par nous pris et choisis du nombre de ceux de ladite cour, et les autres six seront de ladite Religion Prétendue Réformée.
ART. 33 - Sera baillé à ceux de ladite Religion un lieu pour la ville [...] de Paris, à cinq lieues pour le plus de ladite ville, auquel ils pourront faire l'exercice public d'icelle.
In : Histoire Seconde (Bordas), p.171
"Loin de rapporter vos victoires au Dieu des armées, ainsi que faisaient vos ancêtres, vous vous enorgueillissez de vos succès, et vous vous croyez invincibles. Dans les guerres où vous entraîne votre vanité, vos soldats se permettent des excès qui attireront un jour sur vous la colère divine". ( )
"Pour justifier les alliances que nous avons contractées successivement avec plusieurs souverains, on prétend que la stérilité de notre sol nous rend nécessaires les subsides de nos voisins. Il est vrai que les ressources de notre pays ne peuvent suffire au luxe qui s'est introduit dans nos montagnes; mais si, contents du sort que Dieu nous a accordé, nous voulions demeurer dans la simplicité de nos ancêtres, nous n'aurions besoin ni de subsides, ni de ces vaines apologies."
"Vous parlerai-je des effets funestes que nos guerres produisent tous les jours parmi nous? de la violation continuelle de la justice, du mépris des lois, de l'insubordination portée à tel point qu'à peine trouve-t-on un citoyen qui respecte ses magistrats? Vous parlerai-je de la corruption des moeurs que nos guerriers rapportent dans leurs foyers?" "... si le salut de la patrie vous est cher, repoussez les funestes dons de quelques princes ambitieux; repoussez-les tandis qu'il en est temps encore... Imitez vos alliés de Zurich qui, par des lois sages et sévères, ont arrêté les débordements de l'ambition."
In : D-C. HESS, Vie d'Ulrich ZWINGLI, réformateur de la Suisse, cité dans Histoire de la Suisse (Fragnière), p.80
Et une fois, plusieurs braves compères des V cantons prirent un grand baquet de lait et le posèrent à cheval sur la frontière, criant aux Zurichois qu'ils avaient là un beau seau de lait, mais pas de pain pour mettre dedans. Alors accoururent quelques bons gars zurichois avec du pain, et en firent des morceaux qu'ils mirent dans le lait. Et s'assirent les uns et les autres, chacun sur son terrain, et mangèrent ensemble. Mais si l'un dépassait le milieu du baquet pour prendre un morceau, ceux de l'autre camp lui frappaient la main par farce, disant: "Broute sur ton terrain!". Et il s'échangea beaucoup de ces plaisanteries, lesquelles le bourgmestre de Strasbourg, Jean-Jacques Sturmen, qui était un des arbitres, ayant entendues, s'écria: "Vous, Confédérés, vous êtes d'étranges gens; quand même vous avez noise ensemble, vous restez pourtant unis, et n'oubliez jamais la vieille amitié."
In : C. HILTY, Constitutions fédérales de la Confédération Suisse, cité dans Histoire de la Suisse (Fragnière), p.81
Louis, etc.. Le roi Henri le Grand, notre aïeul de glorieuse mémoire, voulant empêcher que la paix qu'il avait procurée à ses sujets après les grandes pertes qu'ils avaient souffertes par la durée des guerres civiles et étrangères ne fût troublée à l'occasion de la Religion prétendue réformée,... avait, par son Edit donné à Nantes au mois d'avril 1598, réglé la conduite qui serait à tenir à l'égard de ceux de cette Religion... et enfin pourvu... à tout ce qu'il avait jugé nécessaire pour maintenir la tranquillité dans son royaume... Dieu ayant enfin permis que nos peuples jouissent d'un parfait repos,... nous voyons que la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de cette Religion prétendue réformée ont embrassé la catholique Aussi nous avons jugé que nous ne pouvions rien faire de mieux, pour effacer entièrement la mémoire des troubles... que de révoquer entièrement cet Edit de Nantes, et les articles particuliers qui ont été accordés à la suite de celui-ci, et tout ce qui a été fait depuis en faveur de cette religion.
Faisons savoir que nous, pour ces causes.... supprimons et révoquons l'édit du roi notre aïeul, donné à Nantes,... en toute son étendue : en conséquence voulons et nous plaît que tous les temples de ceux de cette Religion prétendue réformée situés dans notre royaume soient incessamment démolis.
Défendons à nos sujets de la Religion prétendue réformée de s'assembler pour faire l'exercice de cette Religion, en aucun lieu ou maison particulière, sous quelque prétexte que ce puisse être Enjoignons à tous les ministres de cette Religion prétendue réformée qui ne voudront pas se convertir et embrasser la religion catholique, apostolique et romaine, de sortir de notre royaume quinze jours après la publication de notre présent édit...
A l'égard des enfants qui naîtront de ceux de cette Religion prétendue réformée, nous voulons qu'ils soient baptisés par les curés des paroisses. Enjoignons aux pères et aux mères de les envoyer aux églises à cet effet-là, sous peine de cinq cents livres d'amende Faisons très expresses et itératives défenses à tous nos sujets de la Religion prétendue réformée de sortir, eux, leurs femmes et enfants de notre royaume,... sous peine pour les hommes des galères, et de confiscation de corps et de biens pour les femmes.
(Louis XIV)
Pour parler des freins par lesquels la puissance des rois de France est réglée, j'en trouve trois principaux: la religion, la justice et la police...
Quant au premier, ce royaume est appelé très chrétien, et les rois très chrétiens. A cause de cela, il est nécessaire que quiconque en est roi fasse par exemple et démonstration actuelle et extérieure qu'il est zélateur et observateur de la foi et de la religion chrétienne, et qu'il veut les entretenir et augmenter. Car si le peuple avait une autre opinion de lui, il le haïrait et d'aventure lui obéirait mal... Or si le roi vit (au moins en apparence) selon la loi et la religion chrétiennes, il ne peut guère faire de choses tyranniques, et s'il en fait, il est loisible à chaque prélat ou homme religieux, ayant estime dans le peuple, de le lui remontrer
Le second frein est la justice, qui sans point de difficulté est plus autorisée en France qu'en nul autre pays du monde qu'on connaisse, à cause des parlements qui ont été institués principalement à cet effet, afin de refréner la puissance absolue dont voudraient user les rois. Ainsi furent dès le commencement établis de si grands personnages, en tel nombre et avec telle puissance et tel pouvoir que les rois y ont, quant à la justice distributive, toujours été sujets : tellement qu'on a justice et raison contre eux, comme contre des sujets, dans les matières civiles... Et cette justice est d'autant plus autorisée que les officiers députés... pour l'administrer sont nommés à perpétuité, et les rois n'ont pas le pouvoir de les déposer, sinon pour forfaiture Le troisième frein est celui de la police, à savoir de plusieurs ordonnances qui ont été faites par les rois eux-mêmes, et ensuite confirmées et approuvées de temps en temps: elles tendent à la conservation du royaume de manière générale et particulière. Ainsi elles ont été conservées si longtemps que les princes n'entreprennent point d'y déroger, et quand ils veulent le faire, on n'obéit point à leurs commandements... même s'il s'agit de leur domaine et patrimoine royal qu'ils ne peuvent aliéner sans nécessité.
(Claude de Seyssel)
Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'Etat pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui était devenue la leur parce qu'elle était dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'Etat ni de règles; on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la Cour un luxe monstrueux et incurable
Vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture de la terre est presque abandonnée; les villes et la campagne se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers; tout commerce est anéanti. Par conséquent, vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre Etat, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au-dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions... C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras, car, tout le royaume étant été ruiné, vous avez tout entre vos mains et personne ne peut plus vivre que de vos dons...
(Fénelon)
Touchés de tant de merveilles, épanchons nos coeurs sur la piété de Louis; poussons jusqu'au ciel nos acclamations et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Charlemagne : "Vous avez affermi la foi; vous avez exterminé les hérétiques; c'est le digne ouvrage de votre règne. Par vous l'hérésie n'est plus. Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel conservez le roi de la terre; c'est le voeu des Eglises; c'est le voeu des évêques".
(Bossuet)
Vous aurez vu sans doute l'édit par lequel le Roi révoque celui de Nantes. Rien n'est si beau que tout ce qu'il contient, et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable.
(Mme de Sévigné)
Entre toutes les preuves illustres que Votre Majesté a données de sa piété naturelle, il n'en est point de plus éclatante que le zèle vraiment digne du Roi très chrétien, qui l'a porté à révoquer toutes les Ordonnances rendues en faveur des hérétiques de votre Royaume. (Le pape Innocent XI)
Ce projet si pieux, si saint et si juste, dont l'exécution paraissait si possible, loin de produire l'effet qu'on en devait attendre, a causé et peut encore causer une infinité de maux très dommageables à l'Etat.
Ceux qu'il a causés sont : 1°) La désertion de quatre-vingts ou cent mille personnes de toutes conditions, sorties du royaume, qui ont emporté avec elles plus de trente millions de livres; 2°) Nos arts et manufactures particulières, qui attiraient en France un argent très considérable de toutes les contrées d'Europe; 3°) La ruine la plus considérable du commerce; 4°) Il a grossi les flottes ennemies de huit à neuf mille matelots des meilleurs du royaume; 5°) Et leurs armées de cinq à six cents officiers et de dix à douze mille soldats beaucoup plus aguerris que les leurs.
A l'égard des restés dans le royaume, on ne saurait dire s'il y en a un seul de véritablement converti.
(Vauban)
Nous protestons contre les suites de cette révocation, contre l'extinction de l'exercice de notre religion dans tout le royaume de France, contre les infamies et cruautés qu'on y exerce sur les corps en leur refusant la sépulture, en les jetant dans les voiries ou en les traînant ignominieusement sur des claies, contre l'enlèvement des enfants pour les faire instruire dans la religion romaine et l'ordre aux Pères et Mères de les faire baptiser par les Prêtres et leur en laisser l'éducation.
Nous protestons surtout contre cette impie et détestable pratique de faire dépendre la religion de la volonté d'un Roi mortel et corruptible et de faire traiter la persévérance en la foi de rébellion et de crime d'Etat ce qui est faire d'un homme un Dieu.
(Le pasteur Claude)
Toute puissance, toute autorité résident dans la main du roi et il ne peut y en avoir d'autre dans le royaume que celle qu'il y établit. Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos Etats, de quelque nature que ce soit, nous appartient... les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et entière de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'église que par les séculiers...
Celui qui a donné des rois aux hommes a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à lui seul le droit d'examiner leur conduite. Sa volonté est que quiconque est né sujet obéisse sans discernement; et cette loi si expresse et si universelle n'est pas faite en faveur des princes seuls, mais est salutaire aux peuples mêmes auxquels elle est imposée.
Je m'imposai pour loi de travailler régulièrement deux fois par jour, et deux ou trois heures chaque fois, avec diverses personnes, sans compter les heures que je passais seul en particulier, ni le temps que je pourrais donner aux affaires extraordinaires s'il en survenait.
... J'étais résolu à ne prendre point de premier ministre, et à ne pas laisser faire par un autre la fonction de roi pendant que je n'en aurais que le titre. Mais au contraire, je voulus partager l'exécution de mes ordres entre plusieurs personnes afin d'en réunir toute l'autorité en la mienne seule.
(Et il choisit de préférence ministres et intendants dans la bourgeoisie). Je crus qu'il n'était pas de mon intérêt de choisir des hommes d'une qualité plus éminente, parce qu'ayant besoin sur toute chose d'établir ma propre réputation, il était important que le public connût, par le rang de ceux dont je me servais, que je n'étais pas en dessein de partager avec eux mon autorité, et qu'eux-mêmes, sachant ce qu'ils étaient, ne connussent pas de plus hautes espérances que celles que je leur voudrais donner.
(Louis XIV, Mémoires pour l'instruction du Dauphin)
Jean sans Terre roi d'Angleterre, s'adresse à ses sujets :
Nous avons en premier lieu confirmé par la présente charte, pour nous et nos héritiers et à perpétuité que l'Eglise d'Angleterre sera libre et conservera intégralement ses droits et ses libertés.
Aucun impôt ne sera établi dans notre royaume si ce n'est par le Commun Conseil de notre royaume, excepté pour racheter notre personne, pour armer notre fils aîné chevalier ou pour marier une première fois notre fille aînée.
La cité de Londres conservera ses antiques libertés et toutes ses libres coutumes, tant sur terre que sur l'eau.
En outre nous voulons et accordons que les autres cités, bourgs et ports, sans exception, jouissent de leurs libertés et libres coutumes. Pour avoir le commun conseil du royaume, en vue d'établir une aide au dehors des trois cas susdits, nous ferons convoquer les archevêques, évêques, abbés, comtes et grands barons au moyen de lettres scellées de notre sceau, et, par l'intermédiaire de nos vicomtes et de nos baillis, tous nos vassaux directs pour un jour fixé, à savoir avec délai d'au moins quarante jours, et en un lieu déterminé; et dans toutes nos lettres, nous donnerons le motif de la convocation. Aucun homme libre ne sera arrêté, emprisonné ou privé de ses biens, ou mis hors de la loi, ou exilé, ou lésé de quelque façon que ce soit, sauf en vertu d'un jugement de ses pairs, conformément à la loi du pays. Tous les marchands pourront librement et en toute sûreté entrer en Angleterre et y demeurer.
In : Chartes des libertés anglaises, 1100-1305, cité dans Histoire 2 (Ed. Fragnière, p.85)
Attendu que beaucoup de sujets du roi ont été longtemps retenus en prison dans des cas où légalement ils sont libérables sous caution, pour prévenir cela, qu'il soit édicté par Sa Très Excellente Majesté le roi [...] avec le consentement du Parlement, que chaque fois qu'une personne produira une ordonnance d'habeas corpus, elle soit conduite dans les trois jours devant les juges d'où émane l'ordonnance, que les vraies causes de sa détention soient alors certifiées. Sur quoi, dans les deux jours, le juge devra libérer ledit prisonnier après avoir pris son engagement assorti d'une ou de plusieurs cautions.
L'Habeas Corpus (1679)
Le prétendu pouvoir de suspendre l'exécution des lois par l'autorité royale sans le consentement du Parlement est contraire aux lois [ ]. Toute levée d'argent pour l'usage de la couronne, sous prétexte de la prérogative royale sans qu'elle ait été accordée par le Parlement [ ]est contraire aux lois [...]. Lever ou entretenir une armée dans le royaume en temps de paix sans le consentement du Parlement est une chose contraire aux lois [ ]. Les élections des députés au Parlement doivent être libres. Les discours faits au Parlement ne doivent être recherchés ou examinés dans aucune cour, ni dans autre lieu que dans le Parlement même. Les jurés doivent être choisis sans partialité [...]. Pour trouver un remède à tous ces griefs, pour corriger, pour fortifier les lois et les maintenir, il est nécessaire de tenir fréquemment des parlements.
La Déclaration des droits (1689)
Les lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité où il se maintient par sa propre faute. La minorité, c'est l'impuissance à se servir de sa raison sans être guidé par autrui. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par autrui. Sapere audere (" Ose savoir "). Aie le courage de te servir de ta propre raison ! Tel est le mot d'ordre des Lumières. Or, pour répandre ces Lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté. [...] L'usage public de notre raison doit toujours être libre, et lui seul peut répandre les Lumières parmi les hommes.
In : Emmanuel Kant, " Qu'est-ce que les Lumières ?", revue Berlinische monatsschrift, déc. 1784.
Philosopher, c'est donner la raison des choses, ou du moins la chercher; car tant qu'on se borne à voir et à rapporter ce qu'on voit on n'est qu'historien. Quand on calcule et mesure les proportions des choses, leurs grandeurs, leurs valeurs, on est mathématicien; mais celui qui s'arrête à découvrir la raison qui fait que les choses sont, et qu'elles sont plutôt ainsi que d'une autre manière, c'est le philosophe proprement dit. ( )
Telle est la saine notion de la philosophie; son but est la certitude, et tous ses pas y tendent par la voie de la démonstration. Ce qui caractérise donc le philosophe et le distingue du vulgaire, c'est qu'il n'admet rien sans preuve, qu'il n'acquiesce point à des notions trompeuses et qu'il pose exactement les limites du certain, du probable et du douteux. ( ) Il aime beaucoup mieux faire l'aveu de son ignorance toutes les fois que le raisonnement et l'expérience ne sauraient le conduire à la véritable raison des choses. (...)
Le plus grand philosophe est celui qui rend raison du plus grand nombre de choses, voilà son rang assigné avec précision: l'érudition par ce moyen n'est plus confondue avec la philosophie. La connaissance des faits est sans contredit utile, elle est même un préalable essentiel à leur explication; mais être philosophe, ce n'est pas simplement avoir beaucoup vu et beaucoup lu, ce n'est pas aussi posséder l'histoire de la philosophie, des sciences et des arts, tout cela ne forme souvent qu'un chaos indigeste; mais être philosophe, c'est avoir des principes solides, et surtout une bonne méthode pour rendre raison de ces faits, et en tirer de légitimes conséquences. Deux obstacles principaux ont retardé longtemps les progrès de la philosophie: l'autorité et l'esprit systématique.
In : Encyclopédie, article "Philosophie" (1765)
Notre siècle est particulièrement le siècle de la critique, à laquelle il faut tout que tout se soumette. La religion, alléguant sa sainteté, et la législation sa majesté, veulent d'ordinaire y échapper; mais alors elles excitent contre elles de justes soupçons et ne peuvent prétendre à cette sincère estime que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre examen.
In : KANT, Critique de la Raison pure (1781)
Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt qu'il jouit de la raison [...]. Ce n'est pas l'Etat qui appartient au prince, c'est le prince qui appartient à l'Etat, mais il appartient au prince de gouverner dans l'Etat parce qu'il s'est engagé envers les peuples à l'administration des affaires et que ceux-ci, de leur côté, se sont engagés à lui obéir conformément aux lois. En un mot, la couronne, le gouvernement et l'autorité publique sont des biens dont le corps de la nation est propriétaire et dont les princes sont les usufruitiers, les ministres et les dépositaires.
In : Denis Diderot, Encyclopédie, article " Autorité politique "
Il y a dans chaque Etat trois sortes de pouvoirs: la puissance législative... (qui) fait des lois pour un temps ou pour toujours et corrige ou abroge celles qui sont faites (...), la puissance exécutrice (qui) fait la paix ou la guerre, envoie ou reçoit des ambassadeurs, établit la sûreté, prévient les invasions (...) Par la troisième, il punit les crimes, ou juge les différends des particuliers. On appellera cette dernière la puissance de juger...
... Lorsque, dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n'y a point de liberté, parce qu'on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement.
Il n'y a point encore de liberté, si la puissance de juger n'est pas séparée de la puissance législative et de l'exécutrice. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire: car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d'un oppresseur.
Tout serait perdu, si le même homme ou le même corps des principaux ou des nobles, ou du peuple, exerçait ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d'exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers.
In : MONTESQUIEU, L'esprit des lois (1748)
Les pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants, constituent la nature du gouvernement monarchique, (...) où un seul gouverne par des lois fondamentales. J'ai dit les pouvoirs intermédiaires subordonnés et dépendants : en effet, dans la monarchie, le prince est la source de tout pouvoir politique et civil. Ces lois fondamentales supposent nécessairement des canaux moyens par où coule la puissance : car, s'il n'y a dans l'Etat que la volonté momentanée et capricieuse d'un seul rien ne peut être fixe, et par conséquent aucune loi fondamentale. Le pouvoir intermédiaire subordonné le plus naturel est celui de la noblesse. Elle entre ( ) dans l'essence de la monarchie, dont la maxime fondamentale est : point de monarque, point de noblesse : point de noblesse, point de monarque ( ) Abolissez dans une monarchie les prérogatives des seigneurs, du clergé, de la noblesse et des villes; vous aurez bientôt un Etat populaire ou bien un Etat despotique.
In : MONTESQUIEU, L'esprit des lois (1748)
Vous vous fiez à l'ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables [...]. Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de que vous deviendrez alors ? Tout ce qu'ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire. Il n'y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature et la nature n'a fait ni princes ni riches ni grands seigneurs [...]. Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même le vole. Il doit en travail le prix de son entretien : cela est sans exceptions. Travailler est donc un devoir indispensable à l'homme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon.
In : J.-J. Rousseau, Émile, livre 111.
Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout ( ) Cet acte d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Cette personne publique qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres prenait autrefois le nom de cité, et prend maintenant celui de république, ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres Etat, quand il est passif, puissance en le comparant à ses semblables. A l'égard des associés, ils prennent collectivement le nom de peuple, et s'appellent en particulier citoyens, comme participant à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l'État.
In : J.-J. Rousseau, Le Contrat social (1762)
Chacun peut écrire (en Angleterre) ce qu'il pense à ses risques et à ses périls; c'est la seule manière de parler à sa nation.(...) La liberté de parler aux hommes avec la plume est établie en Angleterre comme en Pologne; elle l'est dans les Provinces-Unies, dans la Suède (...), dans la Suisse.
In : VOLTAIRE, A. B. C. 9e entretien (vers 1750).
Un homme parce qu'il est noble ou parce qu'il est prêtre, n'est point exempt de payer certaines taxes; tous les impôts sont réglés par la chambre des communes, qui, n'étant que la seconde par son rang, est la première par son crédit. Chacun donne, non selon sa qualité (ce qui serait absurde), mais selon son revenu.
In : VOLTAIRE, Lettres sur les Anglais.
Il est aussi absurde d'infliger la torture pour parvenir à la connaissance d'un crime qu'il était absurde d'ordonner autrefois le duel pour juger un coupable. La torture est un supplice plus long et plus douloureux que la mort; ainsi on punit l'accusé avant d'être certain de son crime.
In : VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, article question (1764)
Que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire, qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau. Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères; qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes...
In : VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, article tolérance (1764)
Le but d'une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la Terre, d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous, afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont, que nos neveux, devenus plus instruits, deviennent en même temps plus heureux et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain [...]. J'ai dit qu'il n'appartenait qu'à un siècle philosophe de tenter une encyclopédie [ ]. Il faut tout examiner, tout remuer sans exception et sans ménagement [...]. Il faut fouler aux pieds toutes ces vieilles puérilités, renverser les barrières que la raison n'aura point posées, rendre aux sciences et aux arts une liberté qui leur est si précieuse [...]. Il fallait un temps raisonneur, où l'on ne cherchât plus les règles dans les auteurs mais dans la nature.
In : Prospectus pour L'Encyclopédie, 1750.
Les citoyens n'ont accordé la prééminence à un de leurs semblables qu'en faveur des services qu'ils attendaient de lui; ces services consistent à maintenir les lois, à faire exactement observer la justice, à s'opposer de toutes ses forces à la corruption des moeurs, à défendre l'Etat contre ses ennemis... Les princes, les souverains, les rois ne sont donc pas revêtus de l'autorité suprême pour se plonger impunément dans la débauche et dans le luxe ( )
Le souverain est attaché par des liens indissolubles au corps de l'Etat; par conséquent, il ressent par répercussion tous les maux qui affligent ses sujets, et la société souffre également des malheurs qui touchent son souverain. Il n'y a qu'un bien, qui est celui de l'Etat en général. Si le prince perd ses provinces, il n'est plus en état, comme par le passé, d'assister ses sujets; si le malheur l'a forcé de contracter des dettes, c'est aux pauvres citoyens à les acquitter; en revanche, si le peuple est peu nombreux, s'il croupit dans la misère, le souverain est privé de toute ressource. Ce sont des vérités si incontestables qu'il n'est pas besoin d'appuyer davantage là-dessus.
Je le répète donc, le souverain représente l'Etat; lui et ses peuples ne forment qu'un corps, qui ne peut être heureux, qu'autant que la concorde les unit. Le prince est à la société qu'il gouverne ce que la tête est au corps; il doit voir, penser, agir pour toute la communauté, afin de lui procurer tous les avantages dont elle est susceptible.
In : FREDERIC II, Essai sur les formes de gouvernement et sur les devoirs des souverains (1781)
"Au nom de la très sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Amen. Nous avons donc juré ensemble dans ce premier article que nous voulons garder et maintenir la première alliance fédérale que les très anciens confédérés ont jurée il y a quelques cents ans, et que nous voulons nous aider les uns les autres à ôter l'injustice, nous protéger et défendre avec corps, biens et sang pour que ce qui appartient aux seigneurs leur demeure et leur soit donné et que ce qui nous appartenait, à nous paysans et sujets, nous demeure et nous soit rendu, et cela sans nulle atteinte ni préjudice aux religions.
En second lieu, nous voulons nous aider ensemble à rejeter tous les méchants nouveaux impôts; mais les sujets de chaque canton devront réclamer leurs franchises à leur seigneurie elle-même; mais s'ils ne peuvent pas s'entendre avec la seigneurie, ils ne doivent pourtant pas se mettre en campagne à l'insu et sans le vouloir des autres confédérés, pour qu'on puisse voir avant quel parti a raison ou tort; et si nos confédérés ont raison, alors, nous voulons les assister; mais s'ils ont tort, nous voulons les éconduire.
En troisième lieu, si les seigneuries voulaient nous mettre à dos, à nous sujets, des soldats étrangers ou du pays, nous nous aiderons à les repousser et nous ne souffrirons rien de tel, mais, quand il le faudra, nous accourrons fidèlement et courageusement au secours les uns des autres.
En quatrième lieu, si une ou plusieurs personnes, dans les villes ou les campagnes, étaient prises pour cette affaire par une seigneurie ou d'autres gens, et si on faisait dommage à leurs corps, biens ou vie, nos confédérés de tous cantons devront, avec corps, biens et sang, aider à les faire mettre en liberté et à les délivrer, comme si ça regardait chacun de nous."
In : C. HILTI : Les Constitutions fédérales de la Suisse, 1891)
La constitution politique de la Suisse ne ressemble à celle d'aucun peuple de l'Europe. On croirait d'abord pouvoir l'assimiler à celle des Provinces-Unies des Pays-Bas. On trouve, en effet, entre l'une et l'autre, quelque ressemblance dans cette étroite alliance qui réunit les Treize Cantons pour la défense commune, dans cette manière de procéder dans leurs diètes générales comme membres d'un même corps, dans les traités qu'ils ont faits en commun avec plusieurs Etats et princes étrangers. Mais si on observe les choses de plus près, on voit que les cantons forment autant de républiques indépendantes les unes des autres qui ne sont réunies par aucun acte public et qui n'ont aucun engagement réciproque qui, de toutes, ne fasse qu'un seul corps, un seul Etat, une même souveraineté. Chaque canton exerce le pouvoir souverain dans les limites qui le circonscrivent; chacun a sa milice, sa monnaie particulière, son trésor public.
Il n'y a aucune alliance immédiate et directe de chaque canton en particulier avec tous les autres. Chaque canton est absolu et forme un Etat souverain et indépendant, qui se régit par ses propres lois, envoie et reçoit des ministres publics.
Les diètes générales de la Suisse n'exercent aucun acte de souveraineté, ni sur la généralité des cantons, ni sur chacun d'eux en particulier; elles ne décident ni de la paix, ni de la guerre; elles n'ont ni la puissance législative, ni le pouvoir exécutif; elles ne peuvent asseoir aucune taxe, aucune charge publique; elles ne sont point un tribunal dont les décisions aient force de loi. Il arrive journellement qu'un canton proscrit le cours des monnaies de l'autre lorsqu'il le juge convenable, et qu'ils exercent respectivement des prohibitions sur l'exportation ou l'importation des productions du sol ou des marchandises. Aucun canton n'est assujetti aux résolutions de la pluralité, et ils n'ont dans ces diètes qu'un point de ralliement, et elles ne doivent être considérées que comme des conférences qui ont pour but l'entretien de l'harmonie entre les cantons et les meilleures mesures à prendre pour le bien général et la sûreté de la Confédération. Enfin, il n'y a ni centre d'autorité, ni pouvoir exécutif, ni revenu public, ni écu armorié symbole de la Suisse, et la cohérence des cantons n'est fondée que sur le rapport et l'unité d'intérêt, sur le serment de se prêter une mutuelle assistance. Le secours, la défense et la protection réciproque contre tout attentat du dehors: voilà le but essentiel et en même temps le lien de l'association. Si un canton était attaqué, les douze autres seraient obligés de marcher à son secours et, suivant le sentiment le plus général, ce serait non par une alliance directe qu'il ait avec tous, mais par celle qu'il a avec un ou plusieurs cantons, et ainsi de proche en proche jusqu'à l'universalité du Corps helvétique.
Il est stipulé dans les pactes des huit anciens cantons que chacun pourra traiter avec des puissances étrangères, sans déroger toutefois aux anciens engagements. Dans les nouveaux cantons, il a été arrêté qu'ils ne lieront et ne prendront aucun engagement, avec quelque puissance que ce soit, sans la participation, l'agrément et le consentement des anciens.
Ce qu'il y a de mieux ordonné, le point le plus salutaire dans la Confédération helvétique, est que les cantons ne soient pas réunis en un seul corps de république générale. A n'examiner que superficiellement la constitution politique de la Suisse, ces souverainetés de toute espèce, engrenées les unes dans les autres, cette fluctuation, cette incertitude dans l'application des forces, qui n'est déterminée que par l'intérêt commun - point de chef, point de centre -, on croit y voir le chaos. C'est le chef-d'oeuvre de la sagesse! C'est le Palladium de la liberté en Suisse! Et la Suisse n'existe que par la liberté. Assujettissez les cantons à la décision de la pluralité, la corruption se mettra bientôt de la partie, bientôt elle empêchera que les résultats ne penchent du côté de la raison, bientôt l'or des puissances voisines ou leur influence les entraîneront dans les partis et les factions qui divisent l'Europe. La liberté dans chaque canton altérée et moins entière entraînerait dans la même proportion la ruine ou la restriction des avantages qui en dérivent. Plus il y a d'intérêts différents qui se contrebalancent dans un régime, plus difficilement s'achemine-t-il à l'arbitraire, fléau des sociétés politiques; et un chef général de la république menacerait à chaque instant les libertés.
In : François ROBERT, Voyage dans les XIII cantons suisses, les Grisons, le Valais et autres pays et Etats alliés ou sujets des Suisses, 1789.
Lorsque dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l'ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l'opinion de l'humanité l'oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation.
Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. La prudence enseigne, à la vérité, que les gouvernements établis depuis longtemps ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères, et l'expérience de tous les temps a montré, en effet, que les hommes sont plus disposés à tolérer des maux supportables qu'à se faire justice à eux-mêmes en abolissant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, tendant invariablement au même but, marque le dessein de les soumettre au despotisme absolu, il est de leur droit, il est de leur devoir de rejeter un tel gouvernement et de pourvoir, par de nouvelles sauvegardes, à leur sécurité future. Telle a été la patience de ces Colonies, et telle est aujourd'hui la nécessité qui les force à changer leurs anciens systèmes de gouvernement. L'histoire du roi actuel de Grande-Bretagne est l'histoire d'une série d'injustices et d'usurpations répétées, qui toutes avaient pour but direct l'établissement d'une tyrannie absolue sur ces Etats. Pour le prouver, soumettons les faits au monde impartial :
Il a refusé sa sanction aux lois les plus salutaires et les plus nécessaires au bien public. Il a défendu à ses gouverneurs de consentir à des lois d'une importance immédiate et urgente, à moins que leur mise en vigueur ne fût suspendue jusqu'à l'obtention de sa sanction, et les lois ainsi suspendues, il a absolument négligé d'y donner attention.
Il a refusé de sanctionner d'autres lois pour l'organisation de grands districts, à moins que le peuple de ces districts n'abandonnât le droit d'être représenté dans la législature, droit inestimable pour un peuple, qui n'est redoutable qu'aux tyrans.
Il a convoqué des Assemblées législatives dans des lieux inusités, incommodes et éloignés des dépôts de leurs registres publics, dans la seule vue d'obtenir d'elles, par la fatigue, leur adhésion à ses mesures. A diverses reprises, il a dissous des Chambres de représentants parce qu'elles s'opposaient avec une mâle fermeté à ses empiétements sur les droits du peuple. Après ces dissolutions, il a refusé pendant longtemps de faire élire d'autres Chambres de représentants, et le pouvoir législatif, qui n'est pas susceptible d'anéantissement, est ainsi retourné au peuple tout entier pour être exercé par lui, l'Etat restant, dans l'intervalle, exposé à tous les dangers d'invasions du dehors et de convulsions au-dedans.
Il a cherché à mettre obstacle à l'accroissement de la population de ces Etats. Dans ce but, il a mis empêchement à l'exécution des lois pour la naturalisation des étrangers ; il a refusé d'en rendre d'autres pour encourager leur émigration dans ces contrées, et il a élevé les conditions pour les nouvelles acquisitions de terres. Il a entravé l'administration de la justice en refusant sa sanction à des lois pour l'établissement de pouvoirs judiciaires.
Il a rendu les juges dépendants de sa seule volonté, pour la durée de leurs offices et pour le taux et le paiement de leurs appointements.
Il a créé une multitude d'emplois et envoyé dans ce pays des essaims de nouveaux employés pour vexer notre peuple et dévorer sa substance. Il a entretenu parmi nous, en temps de paix, des armées permanentes sans le consentement de nos législatures. Il a affecté de rendre le pouvoir militaire indépendant de l'autorité civile et même supérieur à elle. Il s'est coalisé avec d'autres pour nous soumettre à une juridiction étrangère à nos Constitutions et non reconnue par nos lois, en donnant sa sanction à des actes de prétendue législation ayant pour objet : de mettre en quartier parmi nous de gros corps de troupes armées ; de les protéger par une procédure illusoire contre le châtiment des meurtres qu'ils auraient commis sur la personne des habitants de ces Etats ; de détruire notre commerce avec toutes les parties du monde ; de nous imposer des taxes sans notre consentement ; de nous priver dans plusieurs cas du bénéfice de la procédure par jurés ; de nous transporter au-delà des mers pour être jugés à raison de prétendus délits ; d'abolir dans une province voisine le système libéral des lois anglaises, d'y établir un gouvernement arbitraire et de reculer ses limites, afin de faire à la fois de cette province un exemple et un instrument propre à introduire le même gouvernement absolu dans ces Colonies ; de retirer nos chartes, d'abolir nos lois les plus précieuses et d'altérer dans leur essence les formes de nos gouvernements ; de suspendre nos propres législatures et de se déclarer lui-même investi du pouvoir de faire des lois obligatoires pour nous dans tous les cas quelconques.
Il a abdiqué le gouvernement de notre pays, en nous déclarant hors de sa protection et en nous faisant la guerre. Il a pillé nos mers, ravagé nos côtes, brûlé nos villes et massacré nos concitoyens. En ce moment même, il transporte de grandes armées de mercenaires étrangers pour accomplir l'oeuvre de mort, de désolation et de tyrannie qui a été commencée avec des circonstances de cruauté et de perfidie dont on aurait peine à trouver des exemples dans les siècles les plus barbares, et qui sont tout à fait indignes du chef d'une nation civilisée. Il a excité parmi nous l'insurrection domestique, et il a cherché à attirer sur les habitants de nos frontières les Indiens, ces sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer, sans distinction d'âge, de sexe ni de condition.
Dans tout le cours de ces oppressions, nous avons demandé justice dans les termes les plus humbles ; nos pétitions répétées n'ont reçu pour réponse que des injustices répétées. Un prince dont le caractère est ainsi marqué par les actions qui peuvent signaler un tyran est impropre à gouverner un peuple libre. Nous n'avons pas non plus manqué d'égards envers nos frères de la Grande-Bretagne. Nous les avons de temps en temps avertis des tentatives faites par leur législature pour étendre sur nous une injuste juridiction. Nous leur avons rappelé les circonstances de notre émigration et de notre établissement dans ces contrées. Nous avons fait appel à leur justice et à leur magnanimité naturelle, et nous les avons conjurés, au nom des liens d'une commune origine, de désavouer ces usurpations qui devaient inévitablement interrompre notre liaison et nos bons rapports. Eux aussi ont été sourds à la voix de la raison et de la consanguinité. Nous devons donc nous rendre à la nécessité qui commande notre séparation et les regarder de même que le reste de l'humanité, comme des ennemis dans la guerre et des amis dans la paix.
En conséquence, nous, les représentants des Etats-Unis d'Amérique, assemblés en Congrès général, prenant à témoin le Juge suprême de l'univers de la droiture de nos intentions, publions et déclarons solennellement au nom et par l'autorité du bon peuple de ces Colonies, que ces Colonies unies sont et ont le droit d'être des Etats libres et indépendants ; qu'elles sont dégagées de toute obéissance envers la Couronne de la Grande-Bretagne ; que tout lien politique entre elles et l'Etat de la Grande-Bretagne est et doit être entièrement dissous ; que, comme les Etats libres et indépendants, elles ont pleine autorité de faire la guerre, de conclure la paix, de contracter des alliances, de réglementer le commerce et de faire tous autres actes ou choses que les Etats indépendants ont droit de faire ; et pleins d'une ferme confiance dans la protection de la divine Providence, nous engageons mutuellement au soutien de cette Déclaration, nos vies, nos fortunes et notre bien le plus sacré, l'honneur.
Traduction française par Thomas Jefferson lui-même.
Défenseur de cette liberté que j'idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant comme ami offrir mes services à cette république si intéressante, je n'y porte que ma franchise et ma bonne volonté, nulle ambition, nul intérêt particulier [ ]. Le bonheur de l'Amérique est intimement lié au bonheur de toute l'humanité, elle va devenir le réceptacle et le sûr asile de la vertu, de l'honnêteté, de la tolérance, de l'égalité et d'une tranquille liberté.
Lettre du marquis de La Fayette à sa femme (7 juin 1777), in : Histoire 2ème (Ed. Hachette), p.161.